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Chroniques

Yung Lean Stranger

Le tout pour la toux

Jocelyn Anglemort, le 15 novembre 2017

Puni dans sa chambre pour avoir enchaîné les bêtises, Yung Lean se sert de son imagination pour poursuivre son chemin au bout du monde.

Comme Gucci Mane, Yung Lean est mort, Brian Jonesisé dans sa piscine à l’été 2016, laissant en guise d’épitaphe Warlord, un album conçu un pied au sanatorium, l’autre à la morgue, au terme d’une incroyable et tragique odyssée, ponctuée d’overdoses et autres drames - dont le décès de son manager dans d’affreuses circonstances (voir le superbe papier de Fader à ce sujet). Depuis, son clone fraîchement sorti de l’œuf a choisi, à raison, de quitter la poudreuse de Floride pour retrouver celle de sa Suède natale en quête d’une renaissance en tant qu’homme, mais également en tant qu’artiste.

Stranger était donc attendu pour découvrir enfin l’exacte composition de ce replicant (ndlr : pour rappel, celui de Gucci Mane est constitué à 90% de sucre et à 10% de cellules de Pascal le Grand frère). Après s’être brûlé les ailes sous les projecteurs de la hype, le Sad Boy donnait désormais l’image d’une authenticité retrouvée. Le voyage initiatique du combattant qui retourne au pays, l’esprit et le corps carbonisés. Débarrassé de son statut d’icône pop déglinguée, Lean annonçait vouloir découvrir d’autres horizons musicaux : album de folk intimiste, opéra rock transcendantal, black metal technoïde, tout était possible. L’entreprise était alors bien excitante.

Le résultat est aujourd’hui entre nos mains. Stranger, un nom qui par son double sens, à la fois "l’inconnu" et l’être "étrange", présageait du meilleur et nous laissait rêver à une version 3.0 d’un artiste qui, avouons-le, était allé au bout d’une recette déjà rudimentaire. Si son influence en tant que pionnier du soundcloud rap gelé aux antitussifs est indéniable, comment pourrait-il exister alors que ce qui le différenciait est aujourd’hui devenu la norme ? De Lil Peep à Travis Scott en passant par Smokepurpp et compagnie, nombreux sont ceux qui baignent dans un mélange d’autotune dégoulinant, d’esthétique emo et de références à la web culture. L’espace est saturé.

Comme on pouvait l’espérer, Yung Lean a bien choisi d’affronter ses démons sur ce disque, malheureusement, c’est plus pour signer un pacte de non-agression que pour leur flanquer la dérouillée de l’année. Dès lors, la déception apparaît rapidement puisqu’en lieu et place d’une attitude vengeresse et conquérante, on se retrouve finalement avec un projet « à l’eau tiède » pas si éloigné de son travail antérieur.
Ni brûlant comme un storvatt, ni glacial comme la Mer Baltique, Stranger cristallise les multiples facettes du rappeur avec son univers à la fois sympathique et effrayant, sans réels combats mais avec de nombreux compromis. Le non-flow sous influence Chief Keefienne est assumé, Lean et Sosa partageant également ce goût pour l’autarcie, unis autour d’un cercle fermé de fidèles producteurs (Yung Sherman, Yung Gud et White Armor ici). Les beats des Sad Boys sont moins sombres et multicouches que dans son précédent effort, et collent plutôt bien au virage pop et à la personnalité de Lean. Les drums, réduites à leur stricte minimum, jouent intelligemment avec le vide et les espaces autour de mélodies composées à une main pour quelques petites douceurs corny où le principe du "less is more" fonctionne bien (Muddy Sea, Silver Arrows), mais finit malheureusement par tourner en rond sur l’ensemble du projet.

Live my life in slow-mo
Happy when I’m solo (Drop It / Scooter)

Au micro, Yung Lean enfile son costume de loup pour partir à l’aventure là où « les choses sauvages se trouvent » et nous raconter la fuite et les errances d’un enfant indiscipliné dans son imaginaire. S’il n’a pas tué ses monstres comme nous pouvions l’espérer, le rappeur apprend à vivre en harmonie avec eux. Il est plaisant de le voir se réfugier dans un univers de contes sombres pour prendre un peu de distance avec la vie réelle par la puissance de l’imaginaire, sans drogue, même s’il se remémore toutefois ces rivières de percocet qu’il aimait remonter comme un saumon il n’y a pas si longtemps. Il se dégage alors de l’album une volonté claire de proposer un visage enfantin, une légèreté, notamment à travers de nombreuses parties chantonnées, malheureusement souvent approximatives, qu’on se le dise. Yung Lean prouve alors qu’il est bien meilleur quand il reste sur terre plutôt que lorsqu’il s’aventure dans les hauteurs de l’autotune. Pire, on a parfois l’impression d’écouter un Matt Ox de 25 ans incapable de s’impliquer réellement dans ce qu’il entreprend. Par exemple, sur Hurting My Own Skin, le rappeur livre un très beau texte confessionnel et sincère, mais servi sans aucune consistance, de son beat générique à son interprétation endormie. Une catharsis molle livrée à la manière d’un Édouard Balladur du cloud rap.

A contrario, se démarquent alors les morceaux les plus aventureux et expérimentaux, ceux qui laissent enfin un goût de terre dans la bouche, dont Snakskins Interlude, Metallic Intuition ou Agony, accompagné d’un simple piano et porté par des chœurs enfantins. Au final, Stranger donne le sentiment d’un projet inachevé. Si le rappeur a des choses à dire - I lived a thousand lives, but I’m still searching where they at rappe-t-il sur Red Bottom Sky - les histoires qu’il nous conte manquent cruellement de corps et de vice dans leur interprétation. Croisons les doigts pour qu’un jour, Keren Ann nous le pervertisse à la lueur de la pleine Lune avec, à l’horizon, la fin de l’enfance du jeune Lean.



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