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Focus

Sylvain Bertot L’histoire de la mixtape en 100 chroniques

Un format musical au coeur du rap

Dirt Noze, le 11 juillet

Dans un livre, encore une fois sorti chez l’excellent éditeur « Le Mot et le reste », Sylvain Bertot parcourt l’histoire de la mixtape de rap.

Depuis ses débuts, autour de l’année 2000 en tant que rédacteur en chef des sites New Skool, puis Hip Hop Section, jusqu’à aujourd’hui avec son site Fake For Real (mais aussi ses deux précédents livres, Rap, Hip-Hop et Rap Indépendant), Sylvain Bertot a écrit des chroniques d’albums de rap par milliers. Toutes allient le recul du chercheur avec l’énergie du passionné de longue date. On avait déjà discuté avec lui de son ouvrage sur la scène dite du rap indépendant qui tentait de révolutionner le hip-hop autour de l’année 2000. Avec son dernier livre chez Le Mot et le reste, Mixtapes : Un format musical au coeur du rap, il revient sur l’histoire de la mixtape.

Mixtapes, un format musical au coeur du rap

Sylvain Bertot ouvre son livre sur une anecdote. Il relate un malentendu avec un annonceur publicitaire qui souhaitait mettre fin à leur partenariat après avoir relevé la présence de liens illégaux dans les forums de son site, Fake For Real. Après vérification il s’avérait que la quasi totalité des liens en question étaient tout à fait légaux et pointaient en réalité vers des mixtapes gratuites hébergées sur Datpiff ou LiveMixtapes. Même après rétablissement de la vérité, l’annonceur ne modifia pas sa position, il était en effet impensable, pour lui, que des rappeurs distribuent ainsi gratuitement leur musique.

Et pourtant, l’économie du rap, depuis bientôt une dizaine d’années, est bel et bien basée sur la distribution gratuite d’albums dématérialisés. Des street albums, réalisés rapidement et sans concession, dans le but de satisfaire son insatiable fan base, et que l’on appelle désormais « mixtapes ». Mais comme dit l’adage « if it don’t make money, it don’t make sense ». On fera donc confiance aux rappeurs pour trouver de l’argent autrement, vente de produits dérivés, concerts et showcases, sponsors. Certains vont même jusqu’à créer leur propre marque de vêtements, voir leur chaine de restaurant ou leur boisson énergisante. Soit les bénéfices indirects de leur notoriété liée à la diffusion de mixtapes.

Mais si la mixtape a une longue histoire en commun avec le rap, elle ne l’a pas toujours été sous cette forme et elle est passée par de nombreuses étapes, depuis les premières « party tapes » des années 1970 aux « street albums » de ces dernières années. C’est cette histoire que Sylvain Bertot a entrepris de nous raconter en détail, du moins dans la première partie de son livre.

La mixtape à travers les âges

Le livre se divise en deux parties. Dans un style sobre et dense, l’auteur commence par une présentation précise d’une cinquantaine de pages et qui passe en revue, avec moult détails et de nombreuses anecdotes, les différentes étapes de la vie compliquée de la mixtape. Mais la plus grande partie de l’ouvrage est constituée par une série de cent chroniques, faisant la part belle à la période qui va des années 2000 à nos jours.

Sylvain Bertot démarre donc au coeur des années 1970, la période glorieuse des block parties. À l’époque où les DJ étaient encore les véritables stars et où le rap ne s’imaginait pas encore pouvoir avoir une existence sur disque, des enregistrements officiels ou non de ces lives, les "party tapes", permettaient de diffuser l’expérience de ces fêtes et d’en faire circuler la légende. Viennent ensuite les « battle tapes », des enregistrements des affrontements entre diverses équipes de rappeurs.

Plus tard, dans les années 1980 puis 1990, lorsque les rappeurs supplantent les DJ sur le devant de la scène et rencontrent l’industrie du disque, la mixtape advient alors sous sa forme classique, soit une compilation de morceaux mixés avec plus ou moins de dextérité par un DJ. Pour sortir du lot, certains misent sur la quête des inédits, quitte à les voler, comme DJ Kid Capri ou DJ Clue. D’autres choisissent la créativité et la technique pure pour se distinguer, comme DJ Q-Bert et les X-Ecutioners.

Début 2000, les rappeurs se lancent à leur tour dans la confection de mixtapes et celles-ci migrent au passage majoritairement de la cassette au support CD. Certaines scènes isolées, comme celle de Memphis, utilisaient déjà dans la décennie précédente le support cassette pour sortir de véritables albums underground. Mais le tournant se fait surtout au début des années 2000 avec les mixtapes de 50 Cent et des Diplomats. C’est véritablement à ce moment que les rappeurs récupèrent le format à leur compte pour diffuser leur musique à une fanbase toujours plus gourmande, sans avoir à passer par l’industrie du disque. Au départ il s’agit surtout de poser des freestyles sur des instrumentaux, plus ou moins empruntés à d’autres, pour faire patienter les fans jusqu’au prochain album.

Mais le Sud avait, encore une fois, quelque chose à dire, et avec sa série des Gangsta Grillz, DJ Drama (et d’autres), impose Atlanta sur le marché de la mixtape, et rapproche le format encore un peu plus du concept contemporain de « street album ». Le business de la mixtape, alors encore principalement gravée sur CD et à la frontière de la légalité, est alors un marché très rentable.

Un événement malheureux joue un rôle décisif pour l’avenir du format. En 2007, DJ Drama se fait arrêter par le FBI et saisir tout son matériel et ses collections de disques. Cette mésaventure produit l’effet d’une bombe dans le milieu. Désormais il sera de moins en moins question de mixer les morceaux des autres pour en faire du profit. Les DJ seront alors plus que jamais focalisés sur les inédits, rappés sur des instrumentaux originaux. Et pour être vraiment certains de ne pas avoir de problème avec la loi, on distribue même tout ça gratuitement, en dématerialisé, sur internet.

Aujourd’hui, nombre des mixtapes qui sortent quotidiennement sur les plateformes de téléchargement comme Datpiff ou Livemixtapes se passent de DJ et plus grand chose ne les distingue de véritables albums. Ces « street albums » ont le mérite d’être plus authentiques que ces derniers et délivrés des compromis artistiques liés aux impératifs commerciaux désormais courants dans l’industrie du rap (édulcoration de la musique et des thèmes, featurings imposés, diversification des ambiances et des cibles …). Ils sont désormais le véritable lien entre un artiste et sa fan base, alors que l’album commercial tente, de son côté, de toucher un public plus large.

Un florilège de 100 mixtapes à écouter

Si l’introduction du livre présente un historique de la mixtape très complet allant des années 1970 à nos jours, la sélection qui suit, elle, est beaucoup plus partiale et se concentre très nettement sur l’ère post 2000, soit « l’âge d’or » de la mixtape. Ainsi, sur les cent chroniques que totalise le livre, on n’en dénombre en effet que dix pour la période située avant 2000.

Délaissant complètement les années 1980 dont il ne reste pas grand chose aujourd’hui, on commence donc avec une cassette de DJ Ron G datant de 1991 (Mixes #1). Puis l’auteur balaie rapidement la décennie avec, entre autres, les mixtapes de Kid Capri (52 Beats), DJ Clue (Holiday Hold Up 96), DJ Q-Bert (Demolition Pumpkin Squeeze Muzik), Funkmaster Flex (60 Minutes of Funk Vol.1), sans oublier DJ Screw (June 27th). On notera également, au milieu de ces mixtapes classiques de DJ, la présence avant-gardiste, du street album Smoked Out, Loced Out de la Triple 6 Mafia.

Puis, après 2000, on s’attaque au coeur du sujet. Si l’on admet que les meilleurs albums de rap de ces quinze dernières années sont, pour la plupart, des mixtapes, Sylvain Bertot en fait donc, ici, un florilège. En essayant de balayer le genre dans toute sa largeur, il nous offre, entre incontournables et coups de coeur plus personnels, un panel hétéroclite de ce qu’à été le rap depuis une quinzaine d’années, de Bones (DeadBoy) à Gucci Mane (Chicken Talk), en passant par Sage Francis (Sick Of Waiting Tables...) et The Weeknd (House of Balloons).

On y croise aussi les chroniques de la sombre et déglinguée Nasa : The Mixtape de SpaceGhostPurrp, de l’extravagante 6 Kiss de Lil B, ou de l’extrême violence de Exmilitary de Death Grips. On se régalera encore de la chronique de la très nihiliste Back From The Dead de Chief Keef et de l’indétrônable 1017 Thug de Young Thug. Outre ces classiques, le lecteur rencontrera certainement nombre de projets dont il n’avait peut-être jamais entendu parlé auparavant. Alors, bien-sûr, on pourra toujours être en désaccord avec certains choix de l’auteur, et chacun pourra regretter l’absence de tel artiste ou au contraire la présence de tel autre, cela fait bien partie du jeu.

Courtes et toujours très claires, n’oubliant jamais de remettre, et l’artiste, et l’album, dans leur contexte, les chroniques de Sylvain Bertot sont d’une redoutable efficacité. Le choix de vouloir couvrir un champ large, et de ne se permettre qu’un projet par artiste, est à la fois la force et la faiblesse de l’exercice. Il permet en effet de survoler un grand nombre de styles et d’écoles différentes et de faire ainsi découvrir des scènes au lecteur curieux, mais il frustrera aussi ceux qui voudront aller plus loin dans un genre.

Après des années de disette éditoriale dans le domaine du rap, les initiatives de l’éditeur « Le Mot et le reste » viennent donc combler une lacune et rencontrent à ce titre un succès mérité. Espérons donc qu’il continuera sur sa lancée, si bien entamée avec les ouvrages de Sylvain Bertot (mais également ceux de Mehdi Maizi et Vincent Piolet pour le rap francophone), en proposant des livres de sélections d’albums centrés sur des scènes plus précises, comme la trap d’Atlanta, le Devil Shyt de Memphis ou la scène dite « underground » des années 2010.

Tous les espoirs sont permis puisque l’éditeur a déjà commencé en sortant en ce début d’année 2017, New York State of Mind, une anthologie du rap new-yorkais par Pierre-Jean Cléraux.

Illustrations : IvanLaVague


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