Accéder directement au contenu

Chroniques

Killy Surrender Your Soul

Sturm und drang sous xanax

Julien P., le 9 mai

Killy propose avec Surrender Your Soul un premier album enthousiasmant dans ses intentions et rempli de morceaux de bravoure, sans être tout à fait à la hauteur de ses ambitions.

A quoi peuvent bien servir les albums pour une génération capable d’uploader ses humeurs en flux continu ? On aimerait souvent se débarrasser de ce vieux paradigme devant la difficile tâche qui consiste à décrire l’état du rap d’aujourd’hui. C’est pourtant avec un premier album tout ce qu’il y a de plus classique dans sa forme que Killy est venu parachever une année de hype durant laquelle il a su se faire désirer. A dessein, car le jeune canadien n’a de cesse de répéter son ambition de trouver un équilibre entre les moeurs de son époque avide d’immédiateté, et la construction d’une oeuvre durable. Surrender Your Soul est sa tentative de répondre à ce dilemme. Elle n’est pas parfaite, mais on n’en demandait pas tant d’un premier essai.

La première fois qu’on a entendu parlé de Killy, c’était donc il y a un an. Autant dire une éternité dans le rap d’aujourd’hui. Le gros buzz entourant ses premiers morceaux Killamonjaro et Stolen Identity avait convaincu les médias spécialisés de le présenter comme le futur de la vague emo-trap. Après ça, plus grand chose. Killy s’est fait discret. Car il a beau être convaincu de ne ressembler à aucun autre, il demeure conscient de la saturation du milieu dans lequel il espère se faire un nom. Émerger de cette créature aux innombrables visages qu’est le rap moderne est un chemin de croix. Et prendre une année entière avant de sortir un projet relève de la profession de foi.

Ayant choisi une autre voie que celle d’inonder le web d’inédits et de collaborations, Killy jure qu’il a longuement travaillé, voire pire, réfléchi à la construction de son premier album. Une démarche audacieuse et d’autant plus louable qu’il a su résister aux sirènes des labels par souci d’indépendance. Point de major pour discrètement tirer les ficelles de sa communication, ni d’avance faramineuse dont il pourrait se vanter sur les réseaux. Killy est d’ailleurs assez discret médiatiquement, lui qui déteste lorsque ses contemporains abusent de colorations capillaires pour faire parler de leur image, au lieu de leur musique.

Le jeune torontois le répète à qui veut l’entendre, il n’est pas un banal rappeur soundcloud. On a envie de le croire, mais il faut admettre que son style coche toutes les cases de ce nouvel archétype. En particulier, et c’est une force, cette façon de se rendre immédiatement accessible à l’auditeur, et de lui jeter au visage ses états d’âmes sans détours. Alors certes les morceaux ont rarement plus à dévoiler que ce qu’une rapide écoute permet d’en entrevoir. Mais c’est souvent suffisant pour captiver l’auditeur et le rendre accro. Et pour piéger ce dernier dans la toile de ses mélodies entêtantes, comme celle de l’imparable No Sad No Bad, Killy fait preuve d’un talent indéniable. A cela, il ajoute un mélange d’aphorismes et de braggadocio suffisamment bizarre pour aiguiser la curiosité, et le placer au dessus de la moyenne des rappeurs de sa catégorie.

Surrender Your Soul pourrait être un avertissement lancé par le boss d’un RPG avant un ultime affrontement, comme la splendide pochette de l’album le suggère. Qu’il le tire de ses expériences personnelles, ou des heures passées devant des animés japonais, Killy a visiblement développé un sens aigu de ces moments de vérité où le destin se joue. Sur les onze titres qui composent l’album, il oscille entre le désir de profiter de sa nouvelle vie et la conscience de sa fugacité ("Live as a king, die your head cut off"). Déjà ses premiers mots sur Killamonjaro - "I can introduce you to this life we live forever" - sonnaient comme une envie d’exorciser l’éphémérité d’un monde que pourtant il découvrait à peine. Surrender Your Soul ressemble parfois à un répertoire d’incantations - "Seven days, seven nights, seven lives" scande-t-il sur Doomsday - une sorte de Necronomicon où le jeune homme espère puiser le secret de longévité.

On aimerait se laisser exalter par ces considérations, mais il est clair que ce premier album manque d’une vraie prise de risque esthétique pour complètement nous transporter. On reste en terrain familier, celui de la grandiloquence de Kanye West, du gothisme ghetto de Travis Scott, et des complaintes fluos de Lil Uzi Vert. A la production, le mélange de sonorités MIDI et d’instrumentations plus chaleureuses où brillent notamment WondaGurl et Y2K, sonne juste, voire un peu trop. On a du mal à se départir de cette impression de progresser dans un univers un peu étrange mais bien trop balisé pour qu’on puisse vraiment s’y perdre et y trouver les vertiges espérés. Un peu comme ces jeux vidéos, pour rester dans la tonalité de l’album, qui vous promettent le souffle épique de l’aventure, mais ne cessent de vous guider par la main.

Dans une interview récente, Killy citait Socrate comme modèle de l’homme ayant atteint la vie éternelle à travers son héritage. Lui n’en est qu’au début de son parcours initiatique, dont on lui souhaite tout de même une fin moins tragique mais pas moins intense. "I’ma sail the seven seas just to separate myself from the fakes" s’est-il fixé comme objectif. L’angoisse des rappeurs a toujours été de se distinguer des copies. Au moins Killy est-il conscient des efforts qu’il lui faudra déployer pour y parvenir. Finalement, c’est peut-être ce qui le rapproche le plus de ces héros de shōnen qu’il admire tant.



VENEZ DISCUTER AVEC NOUS SUR
FACEBOOK ET TWITTER :-)