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Chroniques

Dave East Paranoia : A True Story

Paranoia gettin’ the best of me

Thomas Rautureau, le 10 novembre 2017

En attendant la sortie de son premier album studio, Dave East explore l’envers du décor de sa célébrité.

"A quoi ressemblera le rap dans les prochaines années ?". Voilà une question que tous les passionnés de rap se sont posés au moins une fois. Les nouveaux artistes défilent à un rythme fou et dans cet embrouillamini de rappeurs tous plus originaux et colorés les uns que les autres, il y a de quoi devenir fou. Ou épileptique. Mais au milieu de cette jungle de nouvelles tendances, il demeure un style qui n’a jamais connu de réel déclin depuis la fin des années 80 : le gangsta rap. De N.W.A. à Mozzy. Dave East est l’un de ces gangsta rappeurs et son nouveau projet, Paranoia : A True Story, s’apparente plus à un album avant l’album qu’à un véritable EP. Son premier vrai album studio, lui, devrait voir le jour chez Def Jam et Mass Appeal dans les mois qui viennent.

Originaire d’Harlem, là où des icônes telles que Mase et Cam’ron ont fait leurs premiers pas, Dave East s’est rapidement imposé comme l’un des fers de lance du rap new-yorkais. Il se passionne très tôt pour le rap mais c’est son autre passion, le basketball, qui lui donne sa première chance de quitter le hood. Alors qu’il joue au poste d’ailier chez les Tigers de l’université de Towson, près de Baltimore, ses très bonnes aptitudes lui permettent même de se faire remarquer par la toute puissante NBA. Mais ce parcours qui commençait comme celui d’une star du basket va soudainement tourner vinaigre. En effet, le jeune Dave est difficile à discipliner et ses relations tendues avec les coachs le font tout bonnement virer de l’équipe. Il commence donc au même moment à s’adonner à divers trafics dans la ville de The Wire. Mais loin de posséder le talent pernicieux de Stringer Bell, il finit par se faire alpaguer pour vente de substances illicites et se voit contraint de passer par la case prison. L’implacable justice américaine le condamne à six mois ferme dans un centre pénitentiaire de Baltimore, là où il ne connaît absolument personne.

A sa sortie de taule, Dave a fichu en l’air son unique opportunité de fouler les parquets, son unique chance de briller devant une foule en liesse et des millions de téléspectateurs. Il a fichu en l’air le rêve de son père qui, pour la petite histoire, s’était pointé le jour de sa naissance avec un ballon sous le bras histoire de forcer un peu le destin. Dépité mais pas au fond du trou, il lui reste cette autre passion brulante dont la flamme n’a jamais vacillé au fond de lui : le rap. A partir de 2010, il sort plusieurs projets gratuits et le petit succès qu’ils obtiennent dans les rues de la Grosse Pomme l’encourage à continuer sur cette voie avec toujours plus de force et d’opiniâtreté. Le travail acharné finit par payer en 2014 : sa mixtape Black Rose fait un carton. Dave reçoit les louanges de personnalités aussi éclectiques qu’influentes (DJ Khaled, Wyclef Jean, DJ Premier) et sa mixtape parvient jusqu’aux oreilles d’un Nas très enthousiaste qui souhaite le rencontrer. Cette fois, hors de question pour le jeune harlémite de 25 ans de laisser passer sa chance.

Il signe donc chez Mass Appeal – alors récemment fondé par Nas - ainsi que chez Def Jam et se fait connaître à plus grande échelle (jusque sur la couverture de la XXL Freshman Class de 2016) pour les qualités qu’on lui connaît. Dave est un rappeur à la voix rauque et abrasive, aux rimes poignantes et acérées comme un coupe-chou. Un lyriciste au goût prononcé pour le storytelling sombre et le récit autobiographique qui ne cherche en aucun cas à glorifier la vie de gangster. Un père qui ne demande qu’à vivre de sa musique pour élever sa fille dans les meilleures conditions possibles, loin de l’âpreté du ghetto. Le rappeur nous a habitué à un certain niveau de virtuosité, que ce soit dans la variation de ses flows, la science de ses refrains ou l’utilisation millimétrée de gimmicks. On sent également l’influence majeure de Nas, des The Lox, des Diplomats et d’autres légendes de la côte Est sur son évolution artistique, même si on pense plus spontanément aux deux premiers.

La paranoia comme monnaie du succès

Dès le titre éponyme, avec sa nappe de violons sinistres et distordus usinée par Nonstop Da Hitman (808 Mafia), le ton est donné. Le rappeur dresse son état de suspicion constante depuis qu’il est écouté par monts et par vaux dans les rues de New York. Que ce soit des amis qui se trahissent sur They Hated ou des michetonneuses qui n’en veulent qu’à son pognon sur My Dirty Little Secret, ce poison insidieux qu’est la paranoïa est bien le maître mot de cet EP. La naissance de sa fille l’a probablement apaisé et ouvert à d’autres horizons artistiques, mais elle l’a aussi rendu plus méfiant, plus regardant quant à son entourage, plus qu’à une époque où il n’avait rien à bouffer et vivait de l’illicite. Une fois n’est pas coutume chez Dave East, il est là encore question de survie dans la rue, de son imperturbable voyage vers la réussite. Des blocks crapoteux à l’aménité des plages de Floride, de son destin brisé de basketteur en NBA ("Can’t describe the pain I felt when people told me you should ball" sur Wanna Be Me) à sa position de pointure du rap new-yorkais.

L’autre sentiment très présent sur cet EP qui est lié d’une certaine manière à la psychose de Dave, c’est l’amour. Ou plutôt ce qui s’en approche et ce qui peut en rester. La plume du rappeur ne laisse que peu voire pas de place pour la sympathie. L’amour est probablement mort dans l’une des venelles d’East Harlem, lardé de coup de surins et de sentiments crève-cœurs. La seule lueur qui émane des plaies béantes du cœur de pierre de ce bon vieux Dave, c’est l’amour ineffable qu’il porte à sa fille Kairi, sa famille et quelques-uns de ses amis d’enfance. En dehors de ceux-là, son cœur reste froid en toute circonstance. Et ce ne sont pas les scènes lugubres qu’il nous met sous les yeux qui prouveront le contraire, à l’image du flashback qui s’opère dès le refrain de Phone Jumpin ("Residue still on my hand / It feels like I’m back in the kitchen"). Pourtant, le rappeur s’essaie à l’exercice du single radio destiné à la gente féminine sur Perfect, avec Chris Brown. Son refrain, un bel entrelacement de mélodies sensuelles, s’avère très efficace et fait parfaitement écho au thème de la chanson : la séduction de la femme de ses rêves.

Certaines instrumentations se veulent plus trap mais là où Dave brille le plus, c’est sur les productions boom bap. On peut citer les forts accents R&B du titre Have You Ever, les guitares intimistes de My Dirty Little Secret et surtout They Hated, avec sa ligne de basse menaçante comme un crissement de pneu annonciateur d’un drive-by. Le titre Maneuver, produit par l’excellent Harry Fraud et sur lequel apparaît French Montana, est également très réussi et dans la lignée des très bonnes choses concoctées par le producteur pour les Coke Boys. On regrettera tout de même les performances faiblardes de Wiz Khalifa et Jeezy qui servent plus à attirer le chaland qu’autre chose, le non-featuring de Nas qui est franchement décevant – ce dernier se contente de parler au début et à la fin de They Hated - ainsi que le manque de constance du projet. Le concept que Dave East cherche à créer, celui d’ "histoire vraie", nous laisse indubitablement sur notre faim. En effet, les interludes n’apportent rien d’indispensable aux récits du rappeur et laissent un arrière-goût d’inachevé.

Globalement, Paranoia : A True Story est une très bonne sortie. Un EP plus tourné vers le grand public dans le bon sens du terme. Il remplit parfaitement sa mission : faire patienter le public avec des titres poignants. Mais il reste tout de même en deçà de son précédent projet : l’excellent Kairi Channel qui, malgré son statut de mixtape, s’était révélé bien meilleur que certains albums sortis l’an passé. Il reste à espérer que Def Jam et Mass Appeal sauront marketer le rappeur d’East Harlem comme il se doit pour son premier album. Le faire décoller sans altérer son style, lui faire toucher les étoiles en lui laissant les pieds solidement ancrés dans le bitume. Et surtout sans le cramer avec des tentatives de tube à peine voilées.



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