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Focus

Entretien avec Jabbar de la Nouvelle-Orléans

Prison Break et combat Rap

Jean-Pierre Labarthe , le 16 janvier

Jean-Pierre Labarthe part à la rencontre de Jabbar, membre du groupe Lousy Human Bastards !. Histoire de revenir sur son enfance, ses influences et son rapport à la Nouvelle Orléans.

« Rien n’est gratuit en ce bas monde. Tout s’expie, le bien comme le mal, se paie tôt ou tard. Le bien c’est beaucoup plus cher forcément. »
– L-F Céline

Orphelin de son père dès son plus jeune âge, c’est entre récente incarcération à digérer et combat Rap que Jabbar Walker aka Westbank Bar est en train d’acquérir un petit statut underground dans la banlieue proche d’Atlanta. Comme l’exprime Luv Don’t Live Here lourd en texte psychanalytique, Jabbar à la rancune tenace envers son daron emprisonné pour meurtre, l’accusant de ne lui avoir offert aucune opportunité tangible sinon de l’avoir laissé en carafe sur l’aire prolétarienne de Westbank, là-bas sur les terres des MC Thick, Tre-8 et Tim Smooth, de l’autre côté du fleuve.

En définitive, cette amertume de nature œdipienne a fait le lit d’une motivation sans bornes. Puisant 100% de son énergie dans ce drame filial, Jabbar dégaine son flow et lâche la purée avec la concision d’un pasteur en chaire : I hustle better when I’m under pressure / The Lord is my shepherd, so we losing never / I’m a successor, you just a confessor / I keep a suppressor for any endeavor.

Né à la Nouvelle-Orléans (Gretna), ancienne poudrière reconvertie en décorum bon marché pour séries TV, Jabbar, devenu un membre de Lousy Human Bastards composé de quelques seconds violons obscurs - Snubnose Frankenstein, Mitch Gone Mad & Seawright - a récemment emménagé dans la banlieue d’Atlanta (cf. Douglasville) nouvellement acquise aux fulgurances des Lil Yachty, 21 Savage et Playboi Carti, lesquels jouent avec l’aphorisme reggae qui dit qu’il n’y a pas de vérité, seulement des avatars.

Tel le ressuscité Lazare, Jabbar a lui aussi fait son petit séjour au ballon, avant de fuir son sépulcre carcéral et de se repiquer au jeu. Il se trouve actuellement dans une zone franche, ou plus précisément à l’interface d’une adolescence passée à onduler sur des sols en décomposition, et du calcul à plus ou moins long terme d’une carrière de tribun. Pas besoin de tenter de lire l’avenir dans du sang noir d’alligator pour évaluer les maigres chances que La Nouvelle-Orléans lui réservait avant son envol vers la Géorgie ; La Nouvelle-Orléans où les relations susceptibles de l’aider à décoller étaient quasiment nulles. De toute façon, depuis Katrina, la ville ne renvoie que des signes d’obsolescence. A croire qu’on n’entendra plus jamais les rappeurs circuler dans un bruit d’or, de chrome et d’argent. Ne reste que Jet Life Recordings qui n’a quasiment aucune concurrence.

Par conséquent, Jabbar a opté pour l’une des forteresses où le merchandising rap est en place depuis des lustres, densément télé & radiodiffusé, inébranlable. Un terrain où l’on peut faire son petit trou, à sa guise, sans crainte de contredire son style. En plus, l’oligarchie géorgienne du rap n’a aucun mal à faire banco sur un boucher de la rime, un trancheur dans le vif, sur un méthamphétaminé du bocal, un lover sous Xanax, un pistolero du ’ball-trap’ foncièrement presbyte … Autant dire que le polythéisme prime, et que chacun a sa petite chance de figurer.

Beaucoup plus proche textuellement de Run The Jewels que de cette brêle de Young Thug, muni d’une déontologie rap assez rigoureuse sûrement transmise par son beau-père - ex-MC du mythique car éphémère groupe Sircle of Sin – Jabbar parviendra-t-il à adjurer ses rancœurs et trouver un challenge à sa mesure ?

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Entretien

Quel âge as-tu Jabbar ? Quand as-tu commencé à rapper ?

J’ai 22 ans mais en fait, c’est comme si j’en possédais une bonne putain de trentaine et j’ai vraiment commencé à rapper quand j’étais en 7ème - 8ème année. Mon beau-père était dans un petit groupe de rap appelé Sircle Of Sin à l’époque et dès que j’ai eu 6 ans je traînais dans ce studio à Marrero avec lui. Parfois je freestylais pendant qu’ils enregistraient, mais je n’avais pas l’intention de devenir un putain de rappeur à 6 ans. Je n’ai jamais pensé devenir un rappeur jusqu’à ce que je m’échappe du porche familial et me vautre dans un tas de conneries. J’étais tellement investi dans cette merde que j’avais besoin d’un exutoire. Une façon de me défouler plutôt que de frapper un autre trouduc sans la moindre raison. Alors j’ai commencé à écrire sur quelques vieux beats de Lil Wayne. Finalement, j’ai écrit sur une bonne centaine de beats de Wayne, je prenais ce truc grave au sérieux. Je faisais des vidéos où je freestylais sur MySpace (rires) et maintenant me voilà.

Oh Jabbar, ton beau-père était un membre de Sircle of Sin ? Le seul album qu’ils ont enregistré est un sacré classique ! Pourquoi n’en ont-ils pas enregistré d’autres ?

Car la vraie vie les a rattrapé, mec. Les enfants sont arrivés. Quelques-uns sont allés en zonzon et le truc s’est peu à peu délité. Ils sont encore cools à ce jour.

Grandir à la Nouvelle-Orléans, c’était comment ? Tes souvenirs mémorables ?

Mec, grandir à la Nouvelle-Orléans était amusant, trépidant et légendaire à la fois. C’était amusant parce que la seule et unique règle que nous avions à l’école était de porter son uniforme. C’était à peu près tout. Donc, je suis sûr que tu peux imaginer grandir dans un système scolaire public, puis à partir de de 8-9 ans faire absolument ce que tu veux (rires)... Nous faisions des barbecues, organisions des fêtes où l’ensemble de la famille débarquait, se bourrait la gueule, entre autres. Nous avions des fêtes de quartier chaque week-end (rires), autant te dire que tout ça était très mouvementé parce que j’étais le plus jeune et que tous mes cousins fumaient de l’herbe, buvaient comme des trous et tentaient de cacher ce merdier à mes tantes et à ma maman. Je jure devant Dieu que tous les mots de la terre ne peuvent expliquer le plaisir que j’ai éprouvé en tant que gosse. Nous avions l’habitude de nous retrouver au boui-boui du coin et il y avait ce parc où tout le monde pouvait se retrouver après l’école. Nous enfourchions nos cycles mongoose et allions retrouver les gars des projects que nous connaissions de l’autre côté de la ville. C’était légendaire car New Orleans n’est jamais redevenue ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être. C’est juste différent maintenant. La ville est différente, les gens également, quelques années ont passé depuis Katrina et tout est différent. Même Mardi Gras et tous ces trucs sont différents maintenant.

Mon esprit charrie des tonnes de souvenirs mec, mais celui qui colle le plus à ma peau est la mort de mon meilleur ami, le dénommé Buck. Les funérailles furent démentes, mon gars. Toute la ville était là ! Chacun des projects, chaque école, pas un ou une ne manquait à l’appel ! Après les funérailles, sa mère a organisé une block party et nous avons marché jusqu’au rendez-vous accompagné par une énorme second-line qui défilait juste pour lui. Juste après qu’ils aient descendu le cercueil dans la fosse, nous nous sommes tous débarrassés de nos tee-shirts et les avons jetés dans le trou en son honneur. Ça reste le fait le plus marquant en ce qui concerne mon enfance.

Father Forgive Me est un titre assez âpre sur le fait de vivre dans le hood à la Nouvelle-Orléans. Dis-nous en un peu plus sur Halloween Town, titre métaphorique de ta première mixtape

Dans Father Forgive Me, je demande miséricorde à Dieu. J’ai écrit cette chanson à un moment très sombre de ma vie. J’étais englué dans 2 examens en correctionnelle et dans un autre examen de nature criminelle. Je savais que j’encourais le pire parce que j’avais commis plusieurs délits assez graves et que la prison me pendait au nez. Quand tu connais un tant soit peu la ville, tu peux facilement imaginer de quoi il s’agit. Tout le monde sait, ainsi que leur propre mère, que New Orleans n’en a strictement rien à foutre. Et puis d’après ce qu’on dit, ce qui est compris, entendu, n’a pas besoin d’être expliqué.

Ce sont les raisons pour lesquelles tu as quitté New Orleans pour t’en aller vivre à Atlanta (Douglasville), GA ??

Initialement j’ai quitté à cause de Katrina en 2005, mais nous sommes revenus à New Orleans en 2008. Mais après les morts de ma grand-mère et de mon ami Buck ma mère a décidé que nous devions revenir nous installer à Atlanta.

Décris-nous ton style en terme de rap. D’où proviennent ces compénétrations horrorcore ?

Mec, le seul truc que je peux te dire c’est que mon style est real shit. Ça provient de la vraie vie. J’ai grandi en écoutant Pac, Big, Jay-Z, Beanie Sigel, Cash Money, No Limit, Jadakiss, et G-Unit. Principalement parce que mon beau-père écoutait ça en boucle. Tous les autres rappeurs sont venus ensuite, quand j’ai eu les moyens d’acheter des CD par mes propres moyens financiers.

Tu fais partie du crew Lousy Human Bastards. Quand et comment les as-tu rencontrés ?

Mec, on s’est rencontré en 2009 quand je suis revenu la seconde fois à Atlanta. Mon négro Z m’a mis en contact avec le frérot Snub qui avait mon âge et qui rappait comme un jeune Snoop. Ils avaient un petit groupe qui s’appelait Ill Valley Hi et ils avaient un niveau rap bien au-dessus de la moyenne ! On était dans le même trip, aussi j’ai contacté Snub et lui ai envoyé un petit freestyle que j’avais posé sur un beat des Fugees et il a kiffé ! J’ai rencontré Mitch et Seawright un peu plus tard sur la route, mais je ne sais toujours pas comment nous avons formé une clique, rien n’était prévu, juste le fait d’être ensemble était si parfait que nous n’avions aucun autre choix sinon celui de prendre le truc au sérieux.

Parle-moi de la série des Freestyles Friday. Comment l’idée t’es venue ?

Freestyle Friday était un truc que j’ai instauré à l’époque où MySpace était chaud bouillant, exactement quand j’ai commencé à prendre le Rap au sérieux, je m’étais dit que j’allais faire partie de la ville du Rap. Désormais la ville du Rap ne fait plus partie de mon horizon, mais ça n’a pas arrêté ce truc pour autant. J’aime montrer ce que j’ai dans le bide à mes haineux, à tous ces casse-couilles, et le Freestyle Friday est une façon pour moi de répondre à leurs agressions… En plus, ces soi-disant négros du Rap sont tellement merdiques que je n’essaie en aucune façon d’être rangé dans la même catégorie qu’eux, très honnêtement.

Troublesome 96 sur un sample de 2Pac est-il un titre autobiographique ou bien un brin nostalgique ? Voire les deux ?

En fait les deux. Chaque fois que j’écoute cette chanson, je pense à la première fois où j’ai entendu la version originale de 2Pac. J’étais également noyé dans des problèmes, ce que je ressentais était en étroite relation avec ce qu’il racontait. Quand je rappe là-dessus, c’est un collage de ma vie. Mes freestyles sont taillés dans le brut, je ne raconte aucun mensonge dans mes raps, j’ai pas envie de sonner cool & relax comme la plupart des autres négros !

Le(s) producteur(s) avec le(s)quel(s) tu aimerais bosser ?

Mec, actuellement, ça serait Metro (rires), ce mec défonce tout !!

Backwoods ou bien swishers ? La meilleure herbe ? Celle en provenance du Texas, de la Floride, ou de ta chère Louisiane ?

On ne se trompe jamais avec les backwoods. Mec je n’ai jamais eu en ma possession de l’herbe en provenance du Texas, L’herbe de Louisiane est de la vraie merde pour moi, par contre celle de Floride est cool ! De la bonne herbe traîne à Atlanta, je n’ai pas assez voyagé dans les autres États afin de goûter leurs herbes. De toutes celles que j’ai goûtées, celle d’Atlanta est vraiment cool.

Birdman ou Master P ?

Je vais dire P, parce qu’il a représenté et a permis à tant de gens de sortir de la ville tout le long du chemin. Et puis sa famille était ultra cool (rires). Je kiffais P plus que Birdman en grandissant.

Juvie ou Mystikal ?

Les deux étaient incroyablement forts, mais pour moi c’est Juvie à l’unanimité ! 50% du temps j’avais du mal à comprendre ce que cet enfoiré de Mystikal était en train de raconter.

L’ancien rap de Westbank (cf. Tim Smooth, Ice Mike, Tre-8, 39 Posse, Dog House Posse, Most Wanted Posse) ou bien la Bounce music ?

Je ne suis pas fan du rap old school de Westbank, aussi je vais dire bounce music. Il n’y a rien de mieux que de voir une fille tourner autour de toi, totalement possédée parce qu’un titre bounce est en train d’être joué.

Free ?

Liberté pour mes cousins Willie & Bryan, liberté pour le gars Reese, pour mon cousin Rock, pour mon daron, liberté pour Sabir, pour Black, pour Sheldon, pour le gars New York, liberté pour tous ceux qui sont coffrés à ce moment précis où je vous parle.

Remerciements ?

Je remercie mes enfoirés de frères, mec. Mon ami Z, Beezy, Zay, Shandon, Shak, Mitch, il y a trop de noms mec ! Je remercie le squad au complet ! Je remercie la famille complète ! Sans oublier celui qui est au-dessus de nous, mec, rien ne serait possible sans sa présence.
Reposez en paix Buck, KB, Bari, Bobby, Bill, Boopie, Annie, Darrin, Toonk, Poochie, Leonard, Ashley, Faye, Boe, Bryan, Adrian, Auntie Grechel, et tous les soldats qui ont été invités à rejoindre précipitamment la Terre Promise.

Le dernier projet de Jabbar New Orleans EP se télécharge gratuitement ici