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Chroniques

Bones Carcass

Le roi sorcier

Julien P., le 23 février

A une époque où les rappeurs aiment noyer leur spleen, Bones prouve sans forcer qu’il a la recette pour faire la meilleure potion.

C’est peut être une adolescence de loup solitaire au pied des grands glaciers du Michigan qui a fait naître chez Elmo Kennedy O’Connor, alias Bones, cette envie d’aller là où personne ne s’aventure. Actif depuis 2009, il est l’un des fondateurs de l’alchimie emo-trap, au même titre que ses comparses Chris Travis, Xavier Wulf et Eddie Baker. Tous sont d’anciens collaborateurs du Raider Klan ayant eu la bonne idée de quitter le navire pour ne pas couler avec son capitaine fou Spaceghostpurrp. Aujourd’hui, Bones gère depuis Los Angeles son label TeamSESH en totale indépendance. Son dernier projet Carcass est venu clôturer 2017 avec une ballade glaçante en territoire infecté, façon Stalker de Tarkovski. “You are now in the BlastZone.”

La diffusion de la pensée complotiste au sein des nouvelles générations inquiète, mais elle se révèle parfois un excellent moteur artistique. En cela Bones, éternel méfiant face aux majors et plus généralement une industrie où il ne voit que des “dickheads”, est bien de son temps. Sur Carcass, il reste fidèle à son code moral : refus de l’exhibitionnisme (“It’s like a dark obsession, with never showing my all“) et défiance du monde extérieure, qui n’a d’équivalent que la confiance aveugle dans ses proches (la TeamSESH et ses bro Xavier, Chris et Eddie). Et surtout, pas question de quitter l’underground, littéralement ce royaume souterrain dont il est le seigneur. “I’m a legend, underground treasure, someone to learn about” se targue-t-il. Pour délivrer la bonne parole, Bones peut compter sur le travail de ses fidèles lieutenants à la production. Des signatures maison, comme l’allemand HRNK, Smitty the BG, ou des habitués, comme le Saint-Pétersbourgeois StereoRyze. On remarquera surtout la présence de The Virus and Antidote, fondateur de la Midnight Society, aux commandes du morceau IAmCertainlyNotWorthYourTime avec une production venue du fond des âges qui s’impose comme le point culminant du pèlerinage intimiste proposé par Bones sur Carcass.

Pour certains, le rap est un art de se confronter à une réalité trop crue. Pour d’autres, c’est un moyen de la réenchanter, à grands coups de berlines luxueuses et de médaillons chatoyants. Pour Elmo, jeune garçon sans histoires du Michigan, le rap serait plutôt une ascèse. Une façon de purger son spleen. Dans Carcass, comme le titre l’annonce, il est en effet question de cadavres et de goules, de corps vides et insatiables, qui aimeraient bien qu’on leur rende leur âme. “I ain’t shit but a corpse, it’s the flow that put me on” confie-t-il . Le rappeur devient alors nécromancien venu tirer de leur torpeur les légions de squelettes au son des basses saturées. Dès l’ouverture du projet, le morceau BlastZone sonne brutalement le réveil des troupes avec sa cadence de mosh pit et ses sirènes menaçantes. Plus loin, Bones se dévoile en puppet master, “the man behind the curtain making shapes on the wall”, référence directe à l’allégorie de la caverne de Platon. Comme dans ce bon vieux Zelda 3, on découvre qu’il y a tout un monde de ténèbres qui se dissimule aux yeux des crédules. Hypnotisé, l’auditeur est convié à bord d’une rolls royce en forme de corbillard, pour rouler à travers caves peuplées de chauves-souris, forêts crépusculaires et châteaux en ruines.

S’il existe une indéniable fascination pour le macabre chez Bones, il n’est jamais question de s’y complaire. Sur Carcass en particulier, c’est bien le salut que l’on entrevoit au terme de ce chemin de croix. L’ambiance d’apocalypse des premières minutes, où l’urgence était palpable - un message radio grésillant invitait à “seek shelter immediately” - laisse peu à peu la place à un mysticisme réconfortant. Bones multiplie les références spirituelles, invente son propre culte où il mêle sans gène christianisme, paganisme et fantasy de roman. Sa grande force réside dans ce pouvoir prédicateur qui casse la barrière entre lui et son auditoire. Il s’adresse directement à ses “deadboys”, tel un messie venu guérir leur souffrance. “The remedy say my name twice, and I’m there” promet-il. En parallèle, les arrangements progressent vers une quiétude évidente. La voix de Bones devient plus claire, parfois chantée, et l’instrumentalisation respire pour laisser s’exprimer un piano doux-amer. En clôture, le morceau StormDamage offre une épiphanie d’images oniriques, où se rencontrent les fumées de cheminées et la neige venue s’échouer sur les toits. C’est ici que Carcass nous laisse, en bonne compagnie, finalement.

Il y a de fortes chances pour qu’au moment où vous lirez ces lignes, Bones ait déjà alimenté son SoundCloud d’une foule de morceaux inédits. L’abondance et la régularité de sa discographie pourront décourager l’auditeur qui aime aborder une oeuvre avec méthode. A son grand désarroi, il ne trouvera pas de porte d’entrée à l’oeuvre de Bones, mais un flot ininterrompu de sentiments bruts, comme un torrent glacée dans lequel il faut plonger, et puis c’est tout. Sans la révolutionner, Carcass apporte sa pierre à cette oeuvre obsédée par le deuil et la mélancolie. C’est bien au final ce qu’on pourra reprocher à Bones, de ne jamais dévier de cette ligne esthétique qui fait son succès depuis bientôt dix ans. C’est aussi sa grande force, une sincérité qui le rend imperméable aux tendances et aux basculements du monde. Comme s’il avait découvert le secret pour être à jamais jeune et vieux à la fois. "J’ai quatre cent vingt-trois ans" rappait Booba. Ce roi sorcier là n’a pas d’âge.

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