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Chroniques

6 Dogs & Danny Wolf 6 Wolves

Retour au lycée

Julien P., le 30 juillet

6 Dogs continue de faire son trou sur la scène d’Atlanta en confiant à Danny Wolf son mumble rap captivant le temps d’un EP commun.

Alors qu’elle rayonne sur le rap depuis une décennie, on dit aujourd’hui la ville d’Atlanta en perte de vitesse. Hier capitale de la musique du ter-ter avec le 1017​ Brick Squad​, plus récemment de celle des strip-clubs avec la formule Quality Control​, ATL est à la recherche de sa prochaine mutation. Chaque fois plus bizarre et difforme, en témoigne le succès du duo Playboi Carti ​et Pi’erre Bourne, et chaque fois plus éloignée des stéréotypes hip-hop. On pourrait se questionner vainement sur les raisons d’accorder à 6 Dogs ​le qualificatif de rappeur. Au moins a-t-il eu l’excellente idée de s’en remettre au producteur Danny Wolf​ pour renforcer sa crédibilité. De leur association est né 6 Wolves, une plongée dans la psyché d’un adolescent qui tente d’étouffer sa déprime avec de grotesques fantasmes de hustler. L’occasion de présenter en quelques lignes deux jeunes artistes à qui l’on prédit un avenir radieux, qu’ils ont visiblement décidé de brûler par les deux bouts.

S’ils ne s’étaient pas rencontrés dans cette drôle de dimension qu’est le rap, 6 Dogs et Danny Wolf auraient eu peu de chance de faire connaissance. Il faut s’imaginer d’un côté un jeune homme élevé par une mère bigote dans les montagnes du Nord de la Georgie. Chase Amick, alias 6 Dogs, y reçoit un enseignement à domicile dédié à la religion, qui a le mérite de lui éviter d’avoir à se mêler à une population locale qu’il décrit comme particulièrement raciste. La seule musique qui rythme son quotidien est celle du catéchisme, et les quelques tubes inoffensifs qui passent entre les mailles de la censure parentale. Son favori : U Can’t Touch This de MC Hammer.​ L’environnement parfait pour sombrer dans la dépression. Un soir d’ennui mortel, il est frappé par une épiphanie : il sera rappeur ou ne sera point. Décomplexé par des énergumènes comme Lil Peep​ et Slug Christ​, il se lance en cachette sur Soundcloud et attire l’attention d’Astari​ - une chaîne Youtube spécialisée dans l’émo-trap underground - qui publie le clip fauché de son morceau Flossing. Le public y découvre un gringalet divaguant sur ses envies de suicide avec une légèreté déconcertante, presque comique, devant des videos de One Piece​ et Kurt Cobain​. Tout un programme.

Danny Wolf n’a pas connu la mélancolie des régions reculées, mais plutôt la frénésie des mégalopoles. Celle de Mexico d’abord, qu’il quitte à l’âge de sept ans pour émigrer clandestinement vers les Etats-Unis. Puis Atlanta, où sa famille s’installe au terme d’un périple qui inculque à Danny les fondamentaux de la débrouille. Son intégration culturelle se fait par la découverte de Waka Flocka​ et de Lex Luger​. Profitant du retour au Mexique de sa mère, il abandonne ses études et se lance dans la musique sans vraiment de plan B. Il entre comme stagiaire chez Hoodrich Entertainment​ où il monte en grade sous le patronage de DJ Spinz​. Du haut de ses 17 ans et avec sa tête de chérubin, il se retrouve à traîner au studio avec ILoveMakonnen​ (Trust Me Danny), Ugly God​ (Water) ou encore Lil Pump​ (sur Flex Like Ouu aux côtés de Ronny J​). Il se lie surtout d’amitié avec Hoodrich Pablo Juan​, avec lequel il signe deux EP (HoodWolf 1 & 2), et quelques bangers (We Dont Luv Em, Zombamambafoo).

Un rappeur légèrement freak, un producteur carré et bosseur, et si on tenait la formule mathématique d’une collaboration réussie ? Il est certain que ce chien et ce loup là entretiennent une affinité précieuse, découverte sur le premier album du rappeur (les titres Mazi Love, Spaceship et Getaway). Le style percutant et éthéré de Danny, synthèse entre une trap de club et un cloud rap plus actuel, assure le dynamisme et le confort nécessaire aux marmonnements scandés de son acolyte. Les détracteurs ne manqueront pas de voir dans cette trap vaporeuse une dégénérescence de celle qui a fait les beaux jours d’Atlanta. Pourquoi s’évertuer à leur donner tort ? 6 Wolves fait parti de ces plaisirs coupables aussi bénéfiques pour la santé mentale qu’une sieste en milieu de journée.

Le deux comparses n’aiment pas vraiment disserter sur leur méthode de travail, qu’on imagine plus spontanée que vraiment réfléchie. A peine le producteur reconnaît-il une volonté de concevoir ses morceaux comme des films. Si 6 Wolves était une bande-son, elle serait à la gloire du high school hustler, cette figure de cancre magnifique popularisée par les comédies de John Hughes​. Les amateurs du genre trouveront leur compte dans cet univers où les geeks sont enfin devenus cools, roulent en Tesla, et sèchent les cours pour gérer leur portefeuille de bitcoins un blunt collé aux lèvres.

Tout bon teen movie dissimule une part d’ombre, comme un adolescent enfouit ses pensées lugubres dans son journal intime (ou son Tumblr). 6 Wolves ne déroge pas à la règle. Dans le sillage des fantasmes de célébrité et de luxure émergent des pensées souvent morbides. Quant à la drogue, omniprésente sous toutes ses formes, elle est moins récréative qu’un anesthésiant bien commode pour réduire au silence ses émotions. Une leçon surement apprise chez Future​. Sauf qu’il n’est pas question ici des affres de la vie de gangster. Le projet fait alors écho à un autre film qui fut l’étendard d’une génération sans réelle cause à défendre : La Fureur de Vivre, dont la scène culte des duels en voiture est évoquée en ouverture par le morceau Full Throttle.

Malgré ses 7 morceaux et 17 petites minutes - et le toujours bienvenu Yung Bans comme seul featuring - 6 Wolves développe un univers haut en couleurs, où le comique et le mélancolique se confondent. 6 Dogs confirme qu’il est davantage qu’une curiosité Soundcloud, tandis que Danny Wolf s’impose comme un chef d’orchestre redoutablement efficace. Les adeptes de rap de rue peuvent passer leur chemin, mais ceux qui aiment les bizarreries y trouveront de quoi nourrir leur subconscient, au moins le temps d’un après-midi estival, passé à méditer ces mots de Jim Stark​ à son ami Platon ​ : ​”You can wake up now, the universe has ended.”



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